Conférence de Josquin Debaz sur le rôle d'Abel Gruvel dans la fondation de Port-Etienne

Publié le par Anne-Laure Counilh

Abel Gruvel (1870-1941) et la création de Port-Étienne1


Cette conférence s'inscrit dans le cadre d'une mission de recherche concernant les archives de la SIGP (Société Industrielle des Grandes Pêches). Les archives concernées sont ultérieures à 1950.

Josquin Debaz est historien des sciences, il a effectué une thèse de doctorat portant sur l'histoire des stations marines aux XIXème et XXème siècles. Il travaille actuellement dans un laboratoire de sociologie pragmatique et réflexive sur la thématique des controverses.


L'exposé s'est déroulé en trois points autour de l'histoire et la genèse des stations de biologies marines associées au début de la carrière de biologiste d'Abel Gruvel, sur l'orientation de Gruvel vers des missions d'exploration coloniale et sur la mission Gruvel et Chudeau, enfin sur la fin de la carrière de Gruvel consacré à la protection des ressources naturelles. Ce texte rend compte essentiellement de la deuxième partie de l'exposé. Les activités de Gruvel a cette époque sont intimement liées à la création de Port-Étienne


La naissance scientifique d'Abel Gruvel est liée a celle du développement de la recherche en biologie marine en France à la fin du XIXème siècle. A cette époque et dans la continuité des recherches entreprises par Darwin, sont nées un certain nombre de stations marines en France. Les fonctions de ses stations étaient de poursuivre empiriquement les travaux de Darwin sur l'évolutionnisme, d'appliquer des méthodes expérimentales à la biologie, de développer des liens entre la science, les pêcheries et l'aquaculture en s'inscrivant dans un élan générale de coopération entre politiques et scientifiques.

Discipline des grands biologistes de l'époque (De Lacaze-Duthiers, Delage), Abel Gruvel commence sa carrière en 1894 à la faculté des sciences de l'université de Bordeaux en tant que zoologiste. Il gravit les échelons de la hiérarchie universitaires jusqu'à obtenir une place de maître de conférences et fonde en 1903 le laboratoire de zoologie agricole en coopération avec les viticuluteurs et agriculteurs de la région en demande de savoir techniques et de formations.


Peu à peu, Gruvel se détache du milieu universitaire et en 1905, il accepte de diriger une mission d'exploration maritime sur les côtes de Mauritanie en vue de l'implantation de pêcheries. La Mauritanie était à l'époque administré par la France coloniale depuis le Sénégal. La mission est engagée sous l'autorité du gouverneur Roume de St-Louis mais sous l'impulsion de la société géographique et commerciale de Bordeaux (Gruvel directeur ). Le repérage d'un foisonnement poissonneux vers la zone d'Arguin rejoint l'idée de Xavier Coppolani d'installer des pêcheries au nord de Nouakchott. La mission emmène des sécheries pliables et font des test au nord de Nouakchott mais n'étant pas totalement satisfaits ils remontent vers Arguin. Cette recherche d'eaux poissonneuses est liée à la faillite des pêcheries de Terre-Neuve dont les ressources halieutiques s'épuisent. Le but de la mission est de choisir un site propice à l'exploitation halieutiques, d'évaluer les possibilités du site et de définir les besoins matériels pour une future exploitation. La mission est guidée autant par des intérêts scientifiques (exploration de la faune et de la flore) que par des aspects économiques (évaluation des possibilités de développement d'une industrie halieutique) et des ambitions politiques (contrôle de territoires coloniaux). L'expédition vise à répondre à des question pratiques telles que l'ampleur des ressources, les outillages de pêche, les techniques de conservation, ect...

A la fin de la remontée vers le nord, Gruvel décide d'implanter des pêcheries sur le site de Nouadhibou. Le choix du site a été guidé par plusieurs critères : les grandes ressources halieutiques et la qualité du site pour le chalutage. En 1907, le gouverneur Roume nomme le site Port-Étienne par décret. L'année suivante, accompagné par Chudeau, Gruvel entreprend une nouvelle mission par la terre de Saint-Louis vers Port-Étienne Dès 1910, les pêcheurs bretons sont appelés à sur le site pour exploiter les ressources. Le démarrage de l'exploitation est difficile car les infrastructures à terre sont quasiment inexistantes. Aussi en 1911, la loi du 26 janvier institue une prime à l'armement et aux exportations sur les produits de pêche exploités par les Français depuis les côtes d'Afrique Occidentale. En 1912, une nouvelle mission est effectuée pour le développement des pêcheries dans la Baie du Lévrier. L'arrivée de pêcheurs Bretons a démarré l'exploitation de la langouste, et peu à peu une réflexion est menée sur les différentes exploitations possibles. Finalement, les poissons nobles sont exportés en frais vers l'Europe (et majoritairement vers les Iles Canaries) et une partie des prises est exploitée par des sécheries en vue de la desserte du marché local en poisson salé - séché. En 1919, la Société Industrielle des Grandes Pêches (SIGP) est créée.

Théodore Monod, élève protégé de Gruvel, est envoyé en mission à Port-Étienne de 1922 à 1923 pour approfondir l'exploration scientifique des ressources halieutiques disponibles.


A la fin de sa vie, Abel Gruvel s'investit dans la protection de la nature. Dans sa lignée, Théodore Monod oeuvre dans la construction d'une réglementation visant à créer des zones protégées et dans l'élaboration d'une éthique de conservation de la nature. Abel Gruvel s'investit dans la réglementation de la chasse et de la pêche avec l'interdiction du commerce des trophées et de certain procédés de chasse et de pêche ( pêche au poison et aux explosifs). Le site développé par Abel Gruvel, est toujours existant plus de 100 ans après. La ville de Nouadhibou compte aujourd'hui près de 100 000 habitants et son dynamisme économique est en grande partie basé sur la pêche.



1 Port-Étienne est l'ancien nom de Nouadhibou.

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