Anne-Marie Frérot. Imaginaire des Sahariens.

Publié le par Anne-Laure Counilh

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      Le numéro 80 de Géographie et Cultures publie une note de lecture sur le récent ouvrage de la géographe mauritanienne d'adoption Anne-Marie Frérot. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Le texte publié ci-dessous (brouillon d'auteur) est en ligne sur le site de la revue Géographie et Cultures  à la référence ci-après : 


    -  Anne-Laure Counilh, « Anne-Marie Frérot, Imaginaire des Sahariens », Géographie et cultures [En ligne], 80 | 2011, mis en ligne le 19 mai 2013, consulté le 17 juillet 2013. URL : http://gc.revues.org/578.

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Anne-Marie Frérot (2011)  Imaginaire des Sahariens. Habiter le paysage, CTHS, Paris, 181 p.


 

         IMGP0921    S’inscrivant dans une tradition intellectuelle cultivée notamment par Jean-François Staszak entre géographie culturelle et géographie des représentations, Anne-Marie Frérot consacre son nouvel ouvrage à l’ « Imaginaire des Sahariens ». L’ouvrage réussit le difficile exercice de reconstruire des images de paysages sahariens à partir des représentations de ses habitants. L’auteur revendique une perspective longtemps délaissée au profit d’images tantôt négatives d’un Sahara barbare et hostile, tantôt fantasmée d’un Sahara pur et infini. La seconde particularité de l’ouvrage est d’aborder le Sahara dans son ensemble, des côtes atlantiques jusqu’à la mer Rouge incluant une grande partie des pays du Maghreb. Des témoignages et des photographies issus de voyages de l’auteure dans plusieurs pays sahariens illustrent l’ouvrage, par ailleurs fortement marqué par une connaissance approfondie des populations et des paysages de l’Adrar mauritanien, ainsi que de la langue hassanyyia. Reprenant des recherches plus monographiques d’autres chercheurs (Sébastien Boulay, Aline Tauzin, Edmond Bernus sont cités) pour comprendre les représentations des sociétés locales, cet ouvrage a le mérite de prendre le temps de déconstruire les images exogènes pour en reconstruire de nouvelles à partir des explications sur le fonctionnement traditionnel des sociétés sahariennes dans leur rapport à l’espace. L’ouvrage, à l’édition très soignée et au format de beau livre, est présenté en trois parties, théâtralisées en trois « actes ». Les titres poétiques « Entre terre et ciel », « Le ciel et la terre » et «  L’échine du temps » s’inspirent de compréhensions vernaculaires des rapports à l’espace ou au temps. Deux lexiques bienvenus complètent ce livre d’une grande érudition, écrit par une passionnée du désert pour d’autres passionnés mais aussi pour un lectorat plus large : des clefs de lecture sont données en début d’ouvrage, ainsi qu’une présentation théorique et méthodologique qui guide le lecteur dans ce voyage saharien.


 

 IMGP1041           L’acte I « Entre terre et ciel » décrit les paysages sahariens en restituant le plus fidèlement possible le vocabulaire vernaculaire et les toponymes locaux. L’auteu reprolonge une partie de son travail sur les territorialités et la structuration des territoires nomades, en lien avec des imaginaires variés souvent associés à des territoires tribaux. Dans l’acte II « Le ciel et la terre », l’auteure s’intéresse au climat, à la biogéographie, à la mise en valeur des terres. Elle rappelle certaines caractéristiques propres à l’imaginaire saharien comme la vision positive de ce climat chaud et sec par ses habitants, l’importance du vent dans l’appréhension du climat ou encore la dimension sacrée de l’eau. À travers l’exploration de différents univers, du sable des dunes aux roches noires des plateaux montagneux, l’auteure insiste sur l’importante place de la description de l’environnement, la force du symbole et de la métaphore dans la vie quotidienne des populations. Enfin, l’acte III « L’échine du temps » revient sur une conception du temps envisagée comme modèle social (en référence à Norbert Elias) en étudiant les multiples temporalités qui rythment la vie des populations sahariennes. Du temps de l’histoire locale (p. 103) à celui de l’allégorie et de l’expérience mystique (p. 108) ou encore à celui de l’élégie (p. 116), l’auteure fait apparaître la coexistence de temporalités multiples.


 

IMGP7797     L’ouvrage met en valeur une riche symbolique de l’espace-temps dans les imaginaires géographiques des Sahariens, en mobilisant de très nombreux auteurs (Théodore Monod, Ibn Khaldun, Abdel Wedoud Ould Cheikh, Moctar Ould Hamidoun, Wilfried Thesiger). C’est avant tout l’importance des toponymes et du langage vernaculaire qui apparaît primordiale pour comprendre la structuration de l’espace, l’ordre des représentations et la signification des symboles dans des territoires où les sentiments d’appartenance sont forts et les sociétés demeurent très hiérarchisées. L’auteure déplore la perte des savoirs et des pratiques traditionnels au profit de l’urbanisation des modes de vie et de la prégnance de l’avoir sur l’être au monde. Elle souhaite avec cet ouvrage « constituer une sorte de musée des images produites avant que les Sahariens ne se perdent dans une imagerie prête à la consommation dans le monde actuel connaît l’inflation » (p. 11). Pourtant, les populations sahariennes sont aujourd’hui majoritairement urbaines. Ces sociétés ont connu d’impressionnants changements en moins d’un siècle. Elles ont révélé une capacité à s’adapter très vite en intégrant des nombreux éléments de leur cosmogonie et de leurs pratiques nomades traditionnelles dans leur vie quotidienne en ville, comme le montrent les travaux de Sébastien Boulay sur les évolutions de l’usage et des représentations de l’espace chez le Maures, ou ceux de Hélène Artaud sur l’adaptation des savoirs traditionnels imragen dans l’économie moderne.

 


 

 

Quelques références et définitions pour aller plus loin : 


Frérot Anne-Marie (1999) « Territoires nomades en devenir. Questions à propos de l’urbanisation d’un espace nomade », in  Bonnemaison Joël, Cambrézy Luc, Quinty-Bourgeois Laurence (dir.) La nation et le terrtoire, tome 2, pp. 113-123.

Boulay Sébastien (2005) « Genèse, représentations et usages de l’espace de la famille chez les bédouins maures (Mauritanie) », Espaces et sociétés, n°120-121, pp. 141-161.

Boulay Sébastien (2004) « Quand un objet change de statut : trajectoire de la tente dans la société maure (Mauritanie) », Ethnographiques.org, n°6, consulté le 11.01.2012


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Note : Les Imragen  sont une population de pêcheurs de la côte mauritanienne, traditionnellement rattachée à certaines tribus du centre du pays.

 

 

 

 

Photographies : AL. Counilh 2010-2011, Tous droits réservés. Pour publication, veuillez contacter l'auteur via le blog.

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